Villes numériques citoyen.ne.s pirates

L’utopie pirate, quand l’urbain numérique redéfinit les imaginaires et les espaces de résistances contemporains

 

Les utopies ne sont pas mortes

Les utopies ne sont pas mortes. Bien que la science soit souvent élevée au rang de déesse salvatrice et bienfaitrice, il n’en demeure pas moins que les sociétés modernes persistent à alimenter de nouveaux imaginaires. Profondément urbains, ces derniers prennent racine dans les villes, théâtre de vie quotidien de nos sociétés occidentales et espace privilégié de concentration d’inégalités et de tensions. Les crises économiques successives mondiales, les catastrophes environnementales, les conflits armés et la perte de perspectives pour les générations futures ont profondément marqué les sociétés contemporaines, et bien que désabusées ces sociétés envisagent cependant des villes durables, zéro-déchets, offrant une meilleure qualité de vie à chacun. Ces utopies urbaines ne se concentrent pas uniquement sur le volet environnemental mais aussi et surtout sur la réduction des fractures inégalitaires de genre, de participation démocratique et de disparité mondiale Nord-Sud.

L’utopie pirate, une vague d’idéal?

L’utopie pirate, qualifiée en ces termes par Hakim Bey, semble ainsi cristalliser à la fois ces enjeux de justice, de respect environnemental, de liberté d’être et d’agir et d’essentialisation de la démocratie. Elle symbolise la conquête de nouveaux espaces, la reconquête de territoire, de territoire d’expression, pour la liberté, l’émancipation du pouvoir inhibiteur et coercitif. En effet, le déclin des systèmes politiques selon la théorie de ce poète, devrait  voir émerger autant d’enclaves décentralisées que de modes de vie expérimentaux, enclaves qu’il regroupe sous l’acronyme générique de TAZ ou Zone Autonome Temporaire formant autant d’«îles» pirates qui maillent un «réseau» alternatif, indépendant et imprenable. L’analogie des termes pirate et réseau entre utopie pirate et utopie du cyberespace n’est d’ailleurs pas fortuite. Elles recoupent toutes deux ces mêmes aspirations de retour aux sources, aux valeurs initiales et fondamentales de la démocratie, de justice et de liberté. Le piratage informatique devient une modalité de duel importante entre le soft et le hard power de la toile. Le cyberespace est en effet devenu le nouvel espace de confrontation des puissances hard, les Etats, leurs polices et armées, les financiers et les idéologies les plus sombres de nos sociétés contre les pionniers d’un Internet transparent  et en quête de justice. Une résistance numérique maintient ainsi à distance l’appropriation de cet espace d’émancipation et de liberté par le côté obscur en mettant notamment en place des hackers en position stratégique défensive ainsi que des logiques collaboratives apportant une puissance active et renouvelée à la résistance.

Mutineries et émancipation

En pratique cela se traduit par la création de WikiLeaks, Tor ou encore les Anonymous qui non seulement dénoncent par la réflexion et l’action la menace d’une surveillance totale mais apportent également des moyens d’y résister individuellement et collectivement. Leur force réside dans la collaboration entre anonymes qui entraident d’autres anonymes contournant d’une part les anciens schémas de hiérarchie et de pouvoir mais d’autre part l’émancipation des institutions jusque là référentes et nécessaires face à un problème. A l’heure où nos sociétés contemporaines sont régies par la loi de la vitesse, de l’hyper connexion et de l’image, ces utopies, quelles qu’elles soient constituent de puissants vecteurs d’espoir et de résistance. En illustrant des alternatives possibles, des perspectives d’avenir et d’éventuels  outils de concrétisation, elles dotent ainsi les individus d’autant d’images et d’éléments d’information et de langage qui les mettent en capacité d’inverser le rapport de force décisif de l’opinion publique voir même de l’action politique.

 

Des citoyen.ne.s pirates

Lorsque l’on évoque les pirates la figure du matelots épris de liberté et en quête de trésors s’impose souvent à nous mais ce qui apparaît plus surprenant encore réside dans l’analogie possible avec les pirates contemporains qui leur ressemblent bien plus qu’il n’y paraît, le tricorne en moins, puisque leur démarche nous l’avons vu consiste elle aussi à sortir du système établi afin de se réapproprier des richesses stratégiques (l’or étant remplacé au profit des données et des informations) qui seront réparties au sein de la communauté qui en aura permis la récupération bien que cela se fasse parfois il faut bien l’avouer à la frontière de la légalité. Au delà de ces réappropriations se dessine le désir fort de rééquilibrage des pouvoirs et de promotion de valeurs de partage et de liberté que la ville devenue numérique favorise non pas par la dataification de son quotidien dans le cas de la smart city mais plutôt via l’équipement et sa mise en réseau avec d’autres villes, formant des archipels urbains connectés au travers de plateformes en ligne permettant la collaboration de ces citoyen.ne.s dont le rapport identitaire national et géographique est remis en perspective.

Le Parti pirate, parti politique international dont la devise évocatrice “liberté, démocratie, partage” constitue un exemple explicite de réalisation concrète d’utopie pirate, il redéfinit les pratiques démocratiques de la production politique et n’oublie pas les dimensions physiques et numériques dans lesquelles nos villes s’inscrivent et regroupe aussi bien des mères et pères de famille, étudiant.e.s, cadres, ouvriers, séniors, tous.tes entreprenant.e.s et acteurs.trices du système politique des sociétés dans lesquelles ils.elles évoluent.   

L’étymologie du mot « pirate » nous rappelle qu’il vient du grec pierao qui pourrait se traduire par « essayer, tenter sa chance à l’aventure », repris en latin sous la forme pirata signifiant « qui est entreprenant »- partipirate.fr

 

Vague de changement entre béton urbain, toile numérique et corps démocratique

En définitive, le numérique dessine une nouvelle géographie des relations internationales, de la gouvernance mondiale et des enjeux socio-politiques dont les études urbaines et plus largement les sciences sociales doivent se saisir. Si le cyberespace, à la fois lieu de confrontation des différents partis et lieu d’émancipation des populations se développe sur le Web dématérialisé, il faut toutefois garder à l’esprit que les individus qui le développe conservent malgré tout une réalité physique, majoritairement ancrée dans l’urbain et les villes mondialisées dont les aménités sont à même de fournir les ressources nécessaires à la création de cet espace (connexion internet, approvisionnement en éléments électroniques, électricité), d’en alimenter les imaginaires et de le fournir en capacités humaines (universités, associations, technicien.e.s).

Dans un monde en mutation rapide, où les crises se multiplient, il nous faut rester à l’écoutes des signaux faibles, à l’instar des lucioles de Pasolini, comme autant d’éléments précurseurs d’un changement plus radical, d’une insurrection qui vient car s’il est une chose de certaine dans ce système chaotique c’est que l’Homme oppressé se bat pour sa vie, ses idéaux et ses libertés. Voilà pourquoi les imaginaires et les utopies qui se dessinent à présent ne sont pas à tourner en dérision mais bien à considérer comme le terreau émancipateur des sociétés à venir.

 

Camille Brau

Source image: pixabay.com

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