Chut, les murs de Tarentaize-Beaubrun ont désormais des oreilles…

Tarentaize-Beaubrun, un quartier prioritaire en plein coeur de Saint-Etienne

Tarentaize-Beaubrun est un des quartiers historiques et emblématiques de Saint-Etienne, connu pour sa grande diversité sociale et culturelle. Ancien faubourg situé sur la route commerciale reliant le-Puy-en-Velay et Lyon, il se développe au cours du XVe siècle et devient dès la seconde moitié du XIXe siècle un quartier ouvrier accueillant de nombreux immigrés employés comme main d’oeuvre bon marché dans les mines et manufactures stéphanoises.

Aujourd’hui, ce quartier est un des plus pauvres de la ville : selon l’INSEE, 43% des habitants de Tarentaize-Beaubrun vivent en dessous du seuil de pauvreté (chiffres de 2013). L’état de délabrement et d’insalubrité du bâti, et plus généralement du quartier, a longtemps été un problème majeur participant au surnom de “capitale des taudis” donné à Saint-Etienne. L’Etat et les collectivités locales ont fortement investi ce territoire avec la présence de la maison de l’emploi, la médiathèque, le palais de justice et plus récemment avec la maison des projets imaginée comme un espace de médiation entre les institutions responsables de la politique de la ville, les élus, et les habitants.

L’opacité règne autour des capteurs sonores expérimentés par la ville

Depuis maintenant dix ans, on observe un regain d’intérêt de la mairie pour ce quartier ; que ce soit par sa réhabilitation (destruction ou rénovation de logements vétustes) ou par sa requalification (nombre croissant de projets autour des thématiques de la ville durable et de la ville intelligente). Et c’est dans le cadre de la politique Saint-Étienne Smart City, ma ville connectée menée par la ville que des “capteurs sonores”, pour ne pas dire des micros, sont actuellement installés dans l’espace public pour détecter “les bruits anormaux”.

Selon la municipalité, l’objectif est de permettre une intervention plus rapide et plus ciblée des secours ou de la police et ainsi éviter les déplacements inopportuns qui mettent parfois en péril des situations d’urgence. Mais l’installation de tels dispositifs pose tout de même question. L’opposition au conseil municipal estime que l’expérimentation n’offre pas toute la transparence nécessaire au bon déroulement de la vie publique. La question de la transparence autour de cette opération est tout à fait légitime d‘être posée. De prime abord, ce projet n’apparaît pas sur le site internet de la ville de Saint-Etienne, il ainsi s’avère compliqué d’accéder à l’information autour de ce projet urbain mobilisant pourtant de l’argent public. A titre d’exemple, le dirigeant de Serenicity (start-up en charge de l’installation de ce dispositif) déclarait au quotidien “l’OBS”, le 1er mars 2019 : “d’un point de vue législatif, à partir du moment où on n’enregistre rien et que l’émetteur du son ne peut être identifié, on peut faire ce que l’on veut. Il n’existe aucun cadre juridique. La Commission nationale de l’informatique et des libertés a d’ailleurs donné son feu vert à cette expérimentation. » Nous sommes donc allés consulter les archives sur le site de la CNIL pour en apprendre davantage sur les conditions d’acceptation de cette expérimentation, mais il n’y a manifestement aucun moyen d’accéder à la délibération qui a conduit à cette décision. A la question de la transparence s’ajoute donc un vide juridique béant autour de la question de la protection des données de type sonore.

Un projet de smart city… oui mais de quelle smart city parle-t-on à Tarentaize-Beaubrun ?

Plus globalement, le projet de smart city actuellement mis en oeuvre dans le quartier prioritaire de Tarentaize-Beaubrun s’inscrit dans un programme de rénovation urbaine co-financé par l’ANRU à hauteur de 90 millions d’euros. Si les objectifs affichés visent “l’amélioration de la qualité de vie des citoyens” (communiqué de presse de la ville en date de novembre 2018), la politique de rénovation de Tarentaize-Beaubrun cache surtout un volet sécuritaire (Hacène Belmessous, 2010), à l’image des capteurs sonores rappelant une certaine forme de  « prévention situationnelle » (Ronald V. Clarke, 1995).

En appui de cette thèse sécuritaire, il est par ailleurs intéressant de constater que ce dispositif est installé par une start-up, Serenicity, filiale de la société stéphanoise Verney-Carron qui n’est autre que le fabricant d’armes notamment connu pour la conception et la production du très contesté flash-ball.

Ce modèle vertical et centralisé de smart city rencontre de vives critiques, la plupart faisant référence à la célèbre allégorie orwellienne du “big brother”. Effectivement, si les capteurs sonores expérimentés à Tarentaize-Beaubrun sont officiellement présentés comme un levier d’amélioration du “vivre ensemble” au service d’une “ville plus durable”, il s’agit surtout de discipliner les comportements de l’ensemble des habitants par la menace invisible d’une surveillance constante et diffuse du quartier (Michel Foucault, 1975). Au fond, si les sons captés dans les rues de Tarentaize-Beaubrun permettent de repérer et d’analyser automatiquement les signes d’une agression grâce à des algorithmes, alors l’opération n’est pas neutre. Intrusif et silencieux, le capteur capte des bruits “suspects”, sans informer en retour les habitants de l’anormalité de leurs comportements, comme pourrait le faire un agent de police. Soumise à l’oreille “absolue” d’un dispositif technique, la loi ne se dit pas, elle s’applique sèchement, sans autre forme de procès.

Finalement, nous pouvons affirmer que le projet smart city, tel qu’il est actuellement expérimenté à Tarentaize-Beaubrun, pose d’importants problèmes publics, que ce soit en matière de sécurité des données et de transparence de la vie publique (sincérité et accessibilité de l’information). Toutefois, des acteurs de la société civile se mobilisent pour informer les habitants du quartier autour de ces enjeux, notamment l’association de médiation numérique Zoomacom qui nous a fait part de son projet de cartographier les capteurs sonores via le service collaboratif de cartographie open street map. Car, si les murs de Tarentaize-Beaubrun ont désormais des oreilles, il reste encore à savoir d’où celles-ci nous écoutent précisément…

Mise à jour : au moment où nous nous apprêtons à publier ce papier, l’association militante La Quadrature du Net publie un article tonitruant, confortant notre propos grâce à un formidable travail d’investigation qui a permis de mettre la main sur plus de 200 pages de documents officiels en lien avec le projet de “Safe City” dans le quartier de Tarentaize-Beaubrun.

Article rédigé par Alexandre Lauriac, Clément Guilloteau et Francesco Lo Piano.

Sources :

https://www.leprogres.fr/loire-42-edition-saint-etienne-metropole/2019/02/13/des-micros-dans-les-rues-pour-capter-les-bruits-suspects

http://www.leparisien.fr/faits-divers/des-micros-dans-les-rues-de-saint-etienne-pour-assurer-la-securite-des-habitants-01-03-2019-8022531.php

https://france3-regions.francetvinfo.fr/centre-val-de-loire/loiret/orleans/orleans-ville-interessee-installation-micros-surveillance-1633708.html

https://no-google.frama.wiki/actions:fuckoffgoogle42:surveillance-de-rue (lien transmis par le Collectif Transition Citoyenne 42)

https://journals.openedition.org/communicationorganisation/4780

https://www.metropolitiques.eu/La-renovation-urbaine-et-le-modele.html

Harcène Belmessous, Opération banlieues. Comment l’État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, éd. La Découverte, 2010

Ronald V. Clarke, “Situational crime prevention”, Crime and Justice, n°19, 1995, p. 91-150
Michel Foucault, Surveiller et punir, ed. Gallimard, 1975, p. 207

Source image : Pixabay.com

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