Les furtifs…

Les Furtifs

Les furtifs est un roman de science fiction écrit par Alain Damasio. Il a été publié en 2019 aux éditions La Volte. Alain Damasio est né en 1969 à Lyon, il a écrit la Zone du dehors en 1999 et la Horde du contrevent en 2004. La Horde du contrevent a été sacré grand prix de l’imaginaire en 2006, et constitue un ouvrage de référence de la littérature de science-fiction. Les furtifs est le troisième roman de Alain Damasio, qui a cependant écrit un essai, La rage et le sage, en 2009, dans lequel il aborde quelques uns des thèmes politiques et philosophiques qu’il développera plus tard à travers la narration des furtifs.

L’histoire est portée par les voix de six héros, reconnaissables par des formes graphiques et des styles d’expression qui leurs sont propres. Lorca Varèse est sociologue et membre du récif1. Son travail a été d’aider à mettre en place des auto-gestions, avant qu’il ne décide de se consacrer à la traque des furtifs au sein du récif. « je m’appelle Lorca Varèse », se présente t-il au début du roman, « j’ai quarante trois ans, j’ai gagné vingt ans ma croûte en sillonnant des communes autogérées pour leur apprendre à vivre ensemble, j’ai une expérience des collectifs épaisse comme un bœuf de kobé, une culture alternative plutôt überfournie ». Sahar Varèse, ex-femme de Lorca, est proferrante2. Saskia Larsen, Hernan Agüero et Ner Arfet sont des collègues de Lorca au récif.Toni Tout-fou, pour finir, est un artiste graffeur.

L’histoire des furtifs, c’est d’abord celle de Lorca et de Sahar, couple brisé par la disparition inexpliquée de leur petite fille Tishka. Leur quête pour retrouver leur enfant disparue constitue l’intrigue principale du roman. Leurs recherches les emmènent à la découverte d’une mystérieuse espèce animale, les furtifs, dont Lorca soupçonne qu’ils sont la clé qui leur permettra de retrouver Tishka. Les furtifs sont des créatures imperceptibles par l’humain, rapides, insaisissables, sans arrêt changeantes, indéfinies, en recomposition permanente, s’adaptant à leur environnement pour mieux s’y camoufler. Si toutefois ils sont vus, alors, instantanément, ils se figent pour toujours sous forme d’étranges statues. Ils offrent un profond contraste avec les sociétés des humains qui, dans ce roman, habitent des villes où rien n’est jamais ni dissimulé ni oublié, où rien n’existe uniquement dans l’instant. Les données produites par les individus sont collectées et analysées en permanence par des systèmes de puces, de bagues, par du mobilier urbain et de l’architecture sensible, par des interfaces omniprésentes, le tout dans une perspective de marketing et de contrôle.

L’histoire des furtifs, c’est également l’histoire de l’émergence de la contestation politique. C’est l’histoire d’une révolution qui aboutit, à la fin du roman, à une reconquête des villes par les habitants, au nom du droit à la ville.

Les enjeux et les thèmes abordés par ce roman de presque 700 pages sont nombreux.

Les données, bien évidemment, constituent un thème central. Damasio, qui ne possède pas de téléphone portable, a fait son de la lutte contre le traçage numérique des GAFAM son combat. La collecte des données sont, dans cette œuvre, dénoncées comme des instruments d’un capitalisme nocif et aliénant.

Furtif se veut être un anagramme de « Fuir Un Réseau Trop IntrusiF ». Le thème de la fuite est très présent dans le roman. Il s’agit d’être invisible, insaisissable, de ne pas laisser derrière soi de trace, d’empreinte, et d’échapper au contrôle de sociétés déréglées, dont Damasio dit que leur fonctionnement « consiste à faire en sorte qu’en toute autonomie l’individu agisse sur lui-même de telle manière qu’il reproduise en lui-même le rapport de domination technolibéral. Et l’interprète comme liberté. Sa liberté. J’appelle ça le self-serf vice. »3

Les furtifs, dans cette histoire, sont aussi un symbole. Celui d’une voie politique possible, d’un changement sociétal. L’histoire est très imprégnée du concept de droit à la ville, théorisé par le sociologue marxiste Henri Lefebvre. Dans le roman, le symbole de ce droit à la ville est celui de la « tour rouge » qui est une tour d’immeuble habitée par un collectif nommé « reprendre », qui a résisté à l’expropriation au nom de l’idée selon laquelle une ville doit rester publique.

Ce droit à la ville se réalise à travers l’histoire de la reconquête des villes par, au sein d’une intrigue très marquée par une immersion dans des mouvementscontestataires. En effet, la quête de Lorca et Sahar les amène à côtoyer des bastions de résistance, des enclaves autogérées, des zones à défendre et des champs de bataille, ce qui donne lieu à des scènes de combat épiques et très cinématographiques.

L’importance des liens humains, enfin, est explorée tout au long du roman. Dans les autogestions ce sont les liens, des liens humains bienfaisants et essentiels, souvent festifs, qui permettent la construction de sociétés saines et fonctionnelles. Le thème du « nous » et de la solidarité revient à plusieurs reprises, en ce qu’il permet aux sociétés de « faire corps ».

On peut également y lire l’influence de la philosophie vitaliste et de l’anti-spécisme. À travers les furtifs, Damasio invite au respect de la vie elle même, indépendamment de toute considération utilitariste, et parle de l’importance de renouer avec la nature et le vivant. Il signe d’ailleurs la préface de l’ouvrage la Recomposition des mondes, par l’anthropologue dessinateur Alessandro Pignocchi, qui témoigne de son expérience à la ZAD de Notre Dame des Landes et propose un changement de paradigme dans notre rapport au vivant.

La poésie est également un thème important dans cet ouvrage qui est généreux en néologismes, en rimes et en jeux de mots en tout genre d’une inventivité infatigable. Les furtifs eux même écrivent, tracent des symboles derrière eux pour signer leur passage. J’y vois la possibilité d’une double lecture symbolique de ces passages du roman, une lecture méta-littéraire, traitant de poésie et de l’acte d’écrire.

Le son est également un thème important. « Je voulais créer des êtres qui échappent à ça (à la vue) et qui prouvent avec leur invisibilité la supériorité du sonore face au visuel. », confie Damasio. Les furtifs, en effet, produisent des sons. Une mélopée répétitive qui distingue les individus les uns des autres. Le personnage de Saskia parvient à en capter les nuances, et à communiquer avec eux par la musique. Les furtifs sont également accompagnés par un album, composé par Yan Péchin, qui donne à l’oeuvre toute sa dimension sonore.

La ville, telle qu’elle est présentée dans cette histoire, et plus particulièrement dans le deuxième chapitre sur lequel nous allons nous pencher tout particulièrement, est un élément central dans le roman. Dans les Furtifs, l’urbain du futur a tout d’une dystopie. La ville n’y est pas un droit, mais un bien de consommation. Les villes ont été soustraites à la gestion publique pour être rachetées par des grandes multinationales, et leur maire est élu par les actionnaires. Les protagonistes habitent la ville d’Orange, propriété de l’opérateur téléphonique du même nom. Les citoyens, pour circuler, doivent souscrire des forfaits payants, sur le modèle des forfaits téléphoniques, « standard », « premium » ou « privilège ». Le service public y est inexistant. L’une des avenues principales s’appelle l’avenue « Origami », du nom d’un célèbre forfait téléphonique de Orange. Selon le forfait citoyen d’un individu, paramétré dans la bague qu’il porte au doigt et qui lui permet d’interagir avec les services numériques de la ville, il est autorisé ou nom à circuler dans certaines zones à certaines heures, ou à utiliser ou non certains équipements. On y trouve des « vendiants », contraction de « vendeurs » et de « mendiants », qui ne mendient pas la charité mais supplient qu’on leur achète quelque chose. Les nouveaux nés portent des noms d’entreprises, afin que les familles perçoivent des royalties.

Dans le chapitre deux, Lorca rejoint Sahar à la sortie de l’un de ses cours en plein air. Il traverse l’avenue Origami, et pense « l’Origami a sanctifié le règne du marketing one to one dans toute sa splendeur ». C’est l’occasion pour l’auteur de nous présenter les dispositifs présents dans sa ville imaginaire. Sur l’avenue Origami, les pavés sont couverts de capteurs, qui permettent aux écrans publicitaires de proposer à Lorca une paire de chaussures adaptée à ses faiblesses au talon d’Achille. Les vitrines sont des écrans de réalité augmentée, qui appâtent les passants en leur renvoyant des images améliorées d’eux même, avec un nouveau vêtement, un régime ou un accessoire qu’ils souhaitent lui faire acheter. Des clouds sont matérialisés sous forme de nuages lumineux, et qui les traverse s’expose à recevoir une « sollice ». Le terme sollice est une abréviation de sollicitation, et désigne un message publicitaire. Lorca désigne les clouds sous le terme « infog », des « informations polluantes ». Grâce aux nombreux capteurs et à l’analyse des données, ces messages publicitaires ont la particularité d’être personnalisés d’une manière très pointue. « Les gens adorent ça », pense Lorca. « On s’adresse enfin à eux. Ils sont seuls, ils sont divorcés, ils ne voient plus leurs gosses, leur patron les ignore et leurs collègues les zappent, leur maire fait du business mais quelqu’un, quelque part, les écoute.Une Intelligence Avenante logée comme une araignée de lumière au fond d’une base de données pense à eux, amoureusement, à chaque instant. ». Les clouds ont également pour fonction de diffuser de la poésie ou de la musique afin de relaxer ponctuellement les citoyens et de mieux les disposer à recevoir de nouvelles sollicitations publicitaires. «  Le cloud est un outil de gestion intelligente de l’attention », écrit Damasio. Ceci n’est pas sans rappeler l’expression de Patrick Le Lay, PDG de TF1, qui expliquait que la chaîne vendait du « temps de cerveau disponible », détendu et relaxé par les émissions de divertissement.

Dans ce passage, Damasio dresse le portrait de l’un des protagonistes les plus importants du roman : la ville. Une ville individualiste, inégalitaire, coupée de la nature, extrêmement capitaliste, et dont le fonctionnement est de brasser perpétuellement de la donnée afin de pousser sans cesse à la consommation.

1 Le récif est un complexe militaire consacré à l’étude et à la traque des furtifs.

2 Le terme « proferrante » est un néologisme créé à partir de la contraction des mots professeure et errante, et désigne une enseignante bénévole assurant une classe clandestine.

3 Propos recueillis par Le Point.

Photo : Femme au téléphone – Free-Photos

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