Le paradoxe de la ville numérique durable

La ville numérique devenue « smart city », naît de l’application des nouvelles technologies de l’informatique et de la communication (NTIC) qui se développent à partir des années 1970. Élevée au rang de concept la « smart city », baptisé comme tel par un des géants des NTIC (IBM[1]), se diffuse dans des territoires allant des régions rurales aux grandes métropoles françaises. L’introduction des hautes technologies dans les politiques publiques urbaines se décline tout de même en plusieurs stratégies plus ou moins axées sur le rôle de la technique ou de l’humain dans la mise en place de ces dispositifs. Cependant, quels que soient l’obédience politique ou la situation socio-économique des municipalités, la smart city fait consensus. Or tout consensus se doit d’être questionné.

Un des avantages régulièrement avancés par les promoteurs de la smart city est celui de la régulation de la consommation d’énergie. Ainsi, transition écologique et transition numérique iraient de pair. Ce point de vue est popularisé notamment par des théoriciens tels que Jérémy Rifkin[2] qui promeut la mise en place de smart grids, blockchain pour une production décentralisée de l’énergie supposée. Cette production serait assurée par des centrales solaires sur les toits des habitations, et le surplus d’énergie serait vendu au réseau afin de distribuer l’énergie sur le territoire pour pallier au caractère intermittent de la production d’énergie photovoltaïque et éolienne. En outre, l’auteur promet ce qu’il nomme l’internet of things à savoir l’utilisation de différents objets connectés innovants permettant de réguler la consommation et optimiser l’utilisation de l’énergie. Au-delà du manque de scientificité de ses travaux pointé par d’autres chercheurs, selon des auteurs tels que Philippe Bihouix[3] l’idée même de la coalescence entre transition numérique et écologique est fausse. En effet, le coût en ressources et en énergie de cette transition numérique serait plus élevé et ne serait pas efficace.

L’impact de la chaîne d’approvisionnent des hautes technologies, grande absente des analyses

L’approche de l’impact des politiques publiques urbaines par la consommation de ressources est assez récente[4] dans le champ de la recherche et pourtant elle est essentielle. Cette approche part du principe que pour évaluer l’impact environnemental de politiques publiques il faut prendre en compte la spatialisation de celles-ci et leur matérialité. Ainsi, comme l’a révélé Guillaume Pitron au grand  public dans son ouvrage devenu best-seller « La Guerre des métaux rare », la transition numérique nécessite l’usage de métaux et terres rares dont l’extraction est très coûteuse en énergie et polluante. De plus, ces matériaux proviennent de pays plus ou moins lointains selon les matériaux, toutefois la grande majorité est raffiné en Chine[5] avec notamment la production de 95% des terres rares. La piste privilégiée pour éviter d’importer les métaux rares de Chine est le recyclage de ceux-ci cependant la recherche en est encore à ses débuts et seulement 1% de ces matériaux sont recyclés à l’échelle mondiale selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement[6].

La smart city un gadget inefficace ? Le cas de la métropole d’Angers

            Tout d’abord, la plupart des villes du monde se sont emparées du sujet de la smart city relativement tôt, sans pour autant avoir une stratégie bien définie comme le montre un rapport du parlement européen de 2014. Il y a fort à parier que l’absence de stratégie dans la mise en place d’une smart city n’est toujours pas d’actualité mais certaines villes notamment en France s’y essaient. C’est le cas de la ville d’Angers, qui le 12 novembre 2019 a adopté un plan de mise en place de smart city à hauteur de 120 millions d’euros, soit plus de la moitié du budget de fonctionnement de la collectivité s’élevant à 227 millions d’euros[7].

 La municipalité d’Angers se vante d’investir dans 50 000 capteurs pour analyser le trafic routier en temps réel, optimiser la consommation énergétique des bâtiments administratifs, réduire la consommation d’eau pour arroser les espaces verts etc. Une chose intéressante est à relever sur le site de la métropole d’Angers concernant la régulation de la consommation énergétique des bâtiments publics. En effet, la municipalité prévoit l’installation de 3560 capteurs de différents types pour diminuer selon les estimations de 20% leurs dépenses énergétiques. Il serait pertinent d’analyser la consommation de ces 3560 capteurs allumés 24h/24h et d’estimer les coûts de leur changement car un objet électronique n’ayant pas de temps d’arrêt use plus rapidement les composantes chimiques des piles qu’il contient et in fine, le rend obsolète. La rentabilité de ce genre de dispositif serait peut-être remise en question notamment quand on voit les estimations des économies d’énergie, souvent revues à la hausse dans le cadre de projets publics pour les faire accepter par la population. Cela ne prend pas en compte la consommation des data centers qui devront être mis en place pour stocker les nombreuses données générées par les capteurs. En effet, le data center de Dalles en Oregon consomme à lui seul autant d’électricité que la ville de Newcastle[8]. Certes, c’est un data center avec une capacité importante, toutefois, la multiplication de capteurs dans les villes du monde entier constitue un flux de données immenses nécessitant des calculs plus ou moins complexes et donc plus ou moins consommateurs en énergie. Le projet de la ville d’Angers en comparaison avec d’autres projets dans le monde comme celui mené par Google à Toronto est peu ambitieux et pourtant semble déjà énergivore.

Ainsi, comme le souligne le think tank français The Shift Project dans un rapport publié en octobre 2018, « la transition numérique telle qu’elle est actuellement mise en œuvre participe au dérèglement climatique plus qu’elle n’aide à le prévenir »[9]. Des analyses plus holistiques doivent être prises en compte pour appréhender la matérialité et la territorialisation de cette transition numérique, afin de lutter au niveau global contre le changement climatique de manière efficace.

Nicolas Meignant


[1] Picon Antoine, « Villes et systèmes d’information : de la naissance de l’urbanisme moderne à l’émergence de la smart city », Flux, 2018/1 (N° 111-112), p. 80-93.

[2] Jeremy Rifkin, « La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde », Paris, Les Liens qui Libèrent, 2012, 414p.

[3] Philippe Bihouix, « L’Âge des low tech : Vers une civilisation techniquement soutenable », Paris, Seuil, 2014, 336p.

[4] Audrey Serandour, « Réflexions doctorales sur les ressources. Retour sur les Doctoriales 2019 », 2019.

[5] Leclair Lucile, « Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique. Les Liens qui Libèrent, 2018, 296 p.

[6] Gaétan Lefebvre, « Sursaut sur le marché des Terres Rares en 2017 », Potrail français des ressources minérales non énergétiques, 2017.

[7] Jamal El Hassani, « À Angers, 50 000 capteurs et 178 millions d’euros pour la smart city », Journal du Net, 2019, https://www.journaldunet.com/economie/services/1486603-angers-smart-city/.

[8] Bobbie JOHNSON. « Google’s power-hungry data centres », The Guardian, 3 May 2009 www.theguardian.com/technology/2009/may/03/google-data-centres

[9] The Shift Project, « Pour une sobriété numérique », 2018, 88p.

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