Participation citoyenne et démocratie : quel avenir pour les “Civic Tech” ?

Définies par Loïc Blondiaux comme “l’ensemble des outils – technologies numériques, applications, sites – dont l’objet est de renouveler les formes de démocratie participative”, les Civic Tech (pour “Civic Technology”) fleurissent dans le paysage numérique depuis le début les années 2010. Face aux critiques qui leur sont opposées – élitisme, populisme mondain, individualisme – comment penser leur développement ?

Le défi de la représentativité : démocratiser les Civic Tech

Être des outils au service des citoyens pour que les voix de ces derniers puissent peser dans le champ politique, voilà ce que les plateformes numériques réunies sous le nom de “Civic Tech” entendent faire. Ces dernières sont apparues en France autour de l’année 2013 et ne cessent de voir leur nombre augmenter. Leur développement correspond à l’idée qu’avait évoqué Pia Mancini, cofondatrice du Parti argentin Partido de la Red, dans une conférence Ted en 2014 : « Nous sommes des citoyens du XXIe siècle, faisant de notre mieux pour interagir avec des institutions du XIXe siècle, qui sont basées sur une technologie de l’information du XVe siècle ». Pour les acteurs des Civic Tech, les nouvelles technologies permettraient ainsi de révolutionner la démocratie. L’idée est de rendre l’expertise citoyenne légitime dans l’action publique, par exemple comme le propose la plateforme Parlement & Citoyens en permettant à tout un chacun de s’immiscer dans les débats parlementaires.

Néanmoins, malgré ces bonnes volontés manifestes, l’un des problèmes majeurs qui collent à la peau des Civic Tech est celui de la représentation des citoyens. En effet, les créateurs de plateformes d’engagement citoyens ont exprimé le souhait de réintégrer dans le jeu démocratique des personnes qui ne se sentaient plus représentées par le personnel politique, des personnes qui ne votaient plus ou qui s’étaient désintéressés de la vie politique et des affaires publiques. Toutefois, ces plateformes sont surtout utilisées par des jeunes diplômés citadins qui se retrouvent parfaitement dans le modèle “start-up nation” dans lequel s’inscrit les Civic Tech. Cela s’explique notamment par le vocabulaire très marketing de ces plateformes mais aussi par leur inscription dans un contexte d’inégal accès aux NTIC. Ainsi, les usagers de ces plateformes, qui critiquent l’élite politique actuelle pour sa non-représentativité, seraient en train de recréer une nouvelle élite socialement homogène. Paradoxalement, le grand défi des Civic Tech – dont le but est de renouveler la démocratie – est de se démocratiser elles-mêmes. Il s’agit dès lors de s’ouvrir à d’autres personnes que celles qui n’ont jamais connu ni fracture numérique, ni fracture scolaire pour réellement donner la parole aux “sans voix”.

Intelligence collective ou individualisation de la parole politique ?

Crise de la démocratie représentative inédite, désintérêt généralisé pour la vie politique, diminution rapide de la participation électorale et manque de transparence de la vie politique et du travail des élus, voici le constat souvent répété de l’état actuel de nos sociétés. L’idée portée par les acteurs des Civic Tech est que les outils numériques pourraient répondre à ces problèmes notamment par la création d’une plateforme propre à chaque problématique. Le numérique permettrait ainsi d’intégrer le citoyen à chaque stade de la décision politique :

  • Proposer des lois ou des projets (par exemple Fluicity permet de proposer un projet d’intérêt général et de le soumettre au vote afin qu’il soit réalisé par la commune ou par les citoyens eux-mêmes)
  • Influencer l’action publique (par le biais de pétitions comme le propose la plateforme Change.org).
  • Participer aux débats avec les élus pour co-produire les lois (par exemple Assembl s’est spécialisé sur cette question).

Il convient cependant de se questionner sur la philosophie qui se cache derrière le modèle participatif que proposent ces plateformes. Celles-ci permettraient l’investissement d’un grand nombre de personnes (grâce au numérique), investissement simplifié car il n’impliquerait plus de devoir se rassembler physiquement avec des personnes qui défendent la même cause pour faire entendre sa voix. En effet, il ne suffirait dès lors que de voter en ligne pour un projet que l’on soutient, de proposer une amélioration d’une loi sur internet ou de signer une pétition virtuelle pour s’impliquer dans la vie politique. Dans cette optique, chaque personne pourrait alors s’impliquer dans une diversité de causes, les coûts de cette implication se voyant drastiquement réduits.

Néanmoins et comme l’explique Romain Variot dans Mediapart, “la singularité de la civic tech est bien de vouloir donner la parole non pas à un collectif mais à un ensemble d’individus”. Or, le risque n’est-il pas d’accroître l’atomisation de nos sociétés en favorisant la participation individuelle et directe des citoyens ? Ne faudrait-il pas au contraire favoriser la participation par la valorisation du pouvoir d’agir des communautés ? C’est dans ce sens que Romain Variot associe les Civic Tech à “une forme de populisme qui entend court-circuiter tout ce qui se trouve entre la souveraineté du peuple et ses institutions et tout ce qui vient prétendument parasiter les intérêts supérieurs de la nation, c’est-à-dire les corps intermédiaires, les élites, les médias”.

Un outil pour changer la démocratie ?

Finalement, malgré la louable volonté de vouloir faire évoluer la démocratie pour une meilleure inclusion des citoyens, les Civic Tech ne peuvent être exemptées de critiques. Le principal problème de ces plateformes c’est finalement que ce ne sont que des plateformes, des outils numériques. Les Civic Tech proposent chacune un outil qui doit résoudre une des problématiques de notre système démocratique, or il est possible de se demander si un outil peut être la solution à un problème de grande ampleur comme la “crise démocratique” des sociétés néolibérales du XXI°s. Il faut toujours faire attention à ne pas croire que le numérique seul peut être la réponse à tous les problèmes de nos sociétés.

De plus, il ne s’agit pas de trouver seulement une solution à une crise de la démocratie mais aussi à une crise de la citoyenneté qui se manifeste par une perte de sens du “collectif” et de “l’intérêt général”. Or, le collectif semble être le grand absent de ces plateformes numériques participatives. Dans le cadre des Civic Tech, ce qui est proposé est davantage un palliatif aux travers de la démocratie représentative. Somme toute, ces plateformes ne peuvent pas conduire à repenser en profondeur le fonctionnement démocratique sans qu’elles ne soient accompagnées d’une réelle volonté politique et citoyenne de faire bouger les lignes.

Charlène Kouloundissa

Source image : pixabay.com

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