L’anonymat, une pratique démocratique

De la police aux militant·e·s antifascistes en passant par les lanceurs et lanceuses d’alerte, la défense de l’anonymat semble être une pratique primordiale pour dégager des degrés de libertés difficilement obtenables à visage découvert. Le caractère démocratique de cette pratique peut sembler contre-intuitif alors que certaines pratiques régénèrent cet idéal démocratique.

« La démocratie, ça se pratique à visage découvert »

Il ne s’écoule désormais pas une semaine – voire même un jour – sans que l’anonymat sur internet, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux, soit remis en cause. La scène est connue de quiconque s’est connecté·e sur Twitter au moins une fois : un·e internaute interpelle un·e autre internaute, souvent plus connu·e et médiatisé·e. S’ensuit un échange plus ou moins calme jusqu’à ce que l’argument original soit neutralisé par l’anonymat de son auteur·ice L’absence de nom complet et/ou de photo du visage de la personne est stigmatisée comme marque de « lâcheté », ou comme signe que la personne aurait « quelque chose à se reprocher » vis-à-vis du reste du monde.

Ce procédé classique se retrouve également loin des écrans, quand se posent la question de l’identité dans l’action politique. Un·e individu masqué·e est immédiatement disqualifié·e, et le soupçon pèse sur elle ou lui. La parole portée par l’individu non identifié·e les réseaux sociaux, tout comme l’action de la personne masquée est instantanément neutralisée et placée hors du répertoire légitime de l’action collective ou individuelle[1].

L’anonymat comme désassujetissement

A contrecourant de ces arguments rabâchés à longueur d’éditos, mythifiant souvent dans le même mouvement la figure issue de la désobéissance civile (forme souvent présentée comme « radicale » de démocratie), certaines personnes créent de nouvelles modalités d’actions politiques basées sur l’anonymat, avec pour idéal-type le ou la lanceu·r·se d’alerte. Ce que permet par exemple Wikileaks, c’est bel bien à tout un chacun de faire fuiter des informations capitales sans s’engager à visage découvert. Le désormais mondialement célèbre site garantit de ne pas révéler l’identité de ses sources puisque, précisément, même les administrateur·ice·s du site sont dans l’incapacité technique de connaître cette identité[2].

Cette rupture avec le répertoire classique de la désobéissance civile est d’autant plus flagrante que les lanceur·se·s d’alerte, une fois démasqué·e·s (si ielles le sont), refusent généralement de comparaître devant des tribunaux et peuvent fuir leur pays pour se réfugier ailleurs (les cas d’Edward Snowden et de Julian Assange sont très parlants) comme le remarquait Geoffroy de Lagasnerie dans son ouvrage paru en 2015 L’Art de la Révolte[3]. Selon lui, le geste de Chelsea Manning ou des deux lanceurs d’alertes cités ci-avant est un geste de « désassujettissement » en cela qu’il retravaille radicalement les questions de la responsabilité, de l’engagement, de l’appartenance nationale et donc évidemment de la démocratie.

Catalyseur démocratique ou facilitateur de harcèlement ?

La tension qui traverse le lien entre anonymat et démocratie se révèle également de manière moins exceptionnelle, mais de manière plus quotidienne dans deux pratiques très différentes : le harcèlement en ligne et la lutte antifasciste. Le cas le plus connu en France est sans aucun doute celui de Marion Seclin[4], du site madmoizelle, sujette à un harcèlement perpétuel sur les réseaux sociaux de la part de personnes généralement anonymes et donc (se sentant) relativement libres de leurs actes. Plus récemment le vidéaste Danycaligula, connu pour des vidéos traitants de philosophie et de politique, a raconté le poids du harcèlement en ligne (mais aussi sur la place publique) qu’il subit suite à une vidéo critiquant les propos d’un autre vidésaste sur la plate-forme youtube[5]. Harcèlement qui est à l’origine de sa dépression et d’idées suicidaires. Là encore, l’anonymat pourrait sembler anti-démocratique, dans le sens où il empêche certaines personnes de s’exprimer en permettant le harcèlement.

Cette tension est encore plus palpable dans la lutte antifasciste. En effet, les militant·e·s antifascistes ont depuis longtemps utilisé l’anonymat (en ligne tout comme dans la rue) d’une part pour se protéger de la répression policière des représailles fascisantes, mais aussi pour affirmer un dépassement de la personnalisation de la lutte[6]. Cependant, une stratégie très utilisée pour combattre le fascisme est de collecter et de révéler des informations non publiques de militants d’extrême-droite. Adresse, photos, captures d’écran de conversations sont utilisées pour d’une part dénoncer des personnes, mais surtout pour exercer une pression sur celles-ci. Un exemple très récent est celui de membres de l’organisation Génération Identitaire qui ont tenté de bloquer en avril la frontière alpine franco-italienne pour « rétablir un contrôle aux frontières ». Des militant·e·s de gauche ont mené des actions contre cette organisation, notamment en exerçant des pressions sur le Crédit Agricole Centre-Est, employeur du porte-parole de GI[7].

On voit là qu’un combat pour plus de démocratie – combattre le fascisme et les mouvements d’extrême-droite – peut interdire l’anonymat à certaines personnes tout en l’utilisant pour soi-même. Il ne s’agit en aucun cas de critiquer ces méthodes, mais plutôt de démontrer que si la question de l’anonymat permet de « régénérer » la démocratie comme l’indique Lagasnerie, l’anonymat n’est pas démocratique per se. La police elle-même l’a bien comprise, certain·e·s membres d’unités opérant notamment autour des mobilisations politiques ou des camps de réfugié·e·s ont pour habitude de sortir sans leur matricule affiché, ou bien d’empêcher les journalistes et citoyen·ne·s de les filmer (en détruisant parfois les appareils). Ces deux pratiques – bien entendues illégales comme le rappelait Taranis News l’année dernière[8] – nous montrent que l’anonymat octroie quelques degrés de liberté supplémentaires.

Quel anonymat ?

Le mot « anonymat » a certainement été utilisé abusivement ici, dans le sens où on ne cache pas forcément son identité à tout le monde. L’identité numérique n’est pas forcément un anonymat total, et l’on ne peut pas toujours échapper à l’Etat comme ont pu le faire Snowden ou Assange. En effet, on observe une demande croissante de contrats entre GAFA et Etats pour leur fournir des informations dans des cas particuliers type terrorisme, suite notamment au conflit entre Apple et le FBI sur le cas San Bernardino[9]. De plus, et avant même la question étatique, on sait que nos données personnelles ne sont pas totalement privées, et que les mêmes entreprises du numérique les possèdent. La question se pose alors du caractère démocratique de fournir – de façon consciente ou non – des données personnelles à ces géants du numérique.[10]

Il semblerait alors que toute mouvement démocratique devrait apprendre à se rendre anonyme à un degré supérieur en disparaissant du maximum de radar, ou tout du moins apprenne à maîtriser les techniques d’anonymisation. La question de l’inégalité face au numérique surgit alors, toujours dans une perspective démocratique. Si payer ses impôts en ligne tout.e seul.e est déjà un obstacle important source de violences pour une part important de la population, la maîtrise des techniques d’anonymisation peut sembler inatteignable[11]

. Plus que de développer l’anonymat « personnel », et dans une perspective d’un plus de démocratie, il paraît alors aujourd’hui important d’imaginer des moyens de rendre le maximum de personnes anonymes, de créer des actions qui ne posent pas comme condition sine qua non de s’afficher publiquement à visage découvert. « Ma liberté personnelle [ainsi] confirmée par la liberté de tous s’étend à l’infini » écrivait Bakounine. L’extension des espaces et des dispositifs qui permettent l’anonymat – ou tout du moins qui ne l’entravent pas – pourrait donc étendre cette liberté.

David Riego-Liron


Références

[1]https://www.ouest-france.fr/reflexion/editorial/editorial-revendiquer-l-anonymat-contresens-democratique-5712991, , consulté le 24 avril 2018.

[2]https://wikileaks.org/wiki/Wikileaks/fr , consulté le 16 avril 2018.

[3] G. de Lagasnerie, L’art de la révolte : Snowden, Assange, Manning. Fayard, 2015

[4]http://www.madmoizelle.com/marion-seclin-cyber-harcelement-658755, , consulté le 16 avril 2018.

[5]https://twitter.com/DanyCaligula/status/980117053498589185, consulté le 16 avril 2018.

[6]http://lahorde.samizdat.net/2013/06/15/reflexes-quest-ce-que-lantifascisme/, consulté le 20 avril 2018.

[7]https://twitter.com/levraicarniste5/status/988486742033432577, consulté le 24 avril 2018.

[8]https://taranis.news/2017/08/il-est-interdit-dinterdire-de-filmer-la-police/, consulté le 20 avril 2018.

[9]https://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/tuerie-en-californie/terrorisme-et-donnees-chiffrees-que-se-passe-t-il-entre-apple-et-le-fbi_1332835.html, consulté le 20 avril 2018.

[10]https://www.laquadrature.net/fr/vie-privee-donnees-personnelles, consulté le 24 avril 2018.

[11]https://journals.openedition.org/sociologies/3333, consulté le 25 avril 2018.

 

Image à la une : Faceless, Masterbutler, 18 mai 2012, https://www.flickr.com/photos/alwbutler/7227547406/ 

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