La participation citoyenne et les « sans-voix »

« REDONNER LE POUVOIR AUX CITOYENS ». LA PARTICIPATION CITOYENNE EST DE PLUS EN PLUS MISE EN AVANT DANS LES DISCOURS POLITIQUES. COMBLER LES FAIBLESSES DE LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE PAR UNE DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE. PERMETTRE AUX HABITANTS DE SE RAPPROPRIER LEURS ESPACES DE VIE, DE SE RAPPROPRIER LA POLITIQUE POUR UNE DÉMOCRATIE PLUS JUSTE. SEULEMENT, MÊME SI L’IDÉE « DU POUVOIR AU PEUPLE, PAR LE PEUPLE ET POUR LE PEUPLE » EST ALLÉCHANTE ET LOUABLE, LA RÉALITÉ EN EST TOUT AUTRE. LES « SANS VOIX » SONT CES CITOYENS LAISSÉS DE COTÉ, SILENCIEUX ET INVISIBLES DANS CETTE « DÉMOCRATIE DE PARTICIPATION CITOYENNE ».

La loi « Lamy » du 21 février 2014 a eut pour ambition de rétablir le dialogue entre les institutions et les habitants des quartiers prioritaires, suite au rapport de Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache (juillet 2013) remis à François Lamy alors Ministre délégué de la Ville. Pour ce faire, de nouveaux outils ont été instaurés dans les municipalités : les conseils citoyens, les maisons du projet et les tables de quartier. Cependant on se rend compte que les inégalités de visibilité, d’audibilité, entre les citoyens persistent: il y a ceux qui vont se déplacer, s’impliquer, voire monopoliser ces outils de démocratie participative ( profil type: classe moyenne, militants, personnes à la retraite, hommes blancs) et puis il y a les “sans voix”. Chômeurs, expulsés, femmes, ex-détenus, jeunes en rupture familiale ou non, étrangers avec ou sans papiers, mères au foyer, les personnes vivant dans une  précarité économique et sociale. Les sans voix ce sont  toutes ces personnes résignées, ce sont aussi ces personnes ayant connu une rupture de leurs liens sociaux , des personnes ayant honte d’être dans la précarité et n’osant pas demander de l’aide, des personnes étrangères, en situation dite irrégulière et souhaitant passer le plus possible inaperçues, des personnes ne se sentant pas légitime de donner leur avis, de faire entendre leur voix, ce sont des personnes qui sont dans l’incapacité de se déplacer parce qu’elles travaillent en horaire décalés, qu’elles s’occupent des enfants, parce qu’elles ont un handicap ; les sans voix sont nombreux et représentent une importante partie des citadins et une majorité des personnes vivant dans lesdites quartiers populaires.

Constats des initiatives de démocratie participative et la création des “sans voix”

« Ce qui tue la participation aujourd’hui, c’est son caractère vertical, imposé, procédural. Il est encore possible d’espérer quelque chose des conseils citoyens si une parole collective émerge dans le débat public : les habitants doivent faire valoir leur légitimité démocratique, leur nombre, leur diversité, mais aussi leur savoir et leur expertise d’usage » (J. Talpin). Effectivement même si la loi Lamy permet de donner une place plus importante à la parole citoyenne plusieurs problèmes démocratiques sont à constater. Les collectivités territoriales se contentent d’appliquer les dispositions minimalistes de la loi Lamy et refusent ainsi de faire des citoyens appartenant à des groupes sociaux, culturels ou ethniques réellement représentatifs de la population, des « co-décideurs » de la politique de la ville. Temps que l’idéologie républicaine continuera à sous-tendre l’assimilation culturelle comme le seul modèle d’intégration des populations immigrées alors on constatera toujours l’impuissance des collectivités à soulever une participation des “invisibles”, “des sans voix”. De plus, plus les représentations sociales stéréotypiques négatives des quartiers populaires et de leurs habitants persisteront, plus ces derniers seront jugés à l’aune des difficultés qu’ils cumulent et non pas de leurs atouts ou de leurs potentiels. Ces constats montrent que l’institutionnalisation de la démocratie participative peut perpétrer les mêmes inégalités sociales que celles de la démocratie représentative, avec un désavantage pour les personnes des classes populaires et des “minorités visibles”.

Sensibilisation/empowerment “le pouvoir d’agir”: l’exemple du théâtre-forum

Le théâtre-forum est un exemple concret d’un dispositif permettant de mieux relier les sans-voix au langage institutionnel, à la fois par l’apprentissage de ses codes, dans une approche explicative, mais aussi dans une approche défensive. C’est un outil-catharsis, permettant de revivre des situations difficiles vécues par des sans-voix lors de rencontres avec des acteurs institutionnels (assistante sociale, Pôle Emploi, DDASS…) et de les décortiquer avec des pairs, et des professionnels qui permettent de faire prendre du recul, s’armer mieux pour la prochaine fois, mais aussi déconstruire et mieux comprendre les réponses institutionnelles à tel ou tel comportement, etc.
Initiée par Augusto Boal, metteur en scène brésilien amené à jouer dans la rue après le coup d’Etat militaire de 1964, cette pratique consiste en un dialogue constant et un échange des rôles entre public, acteurs, metteurs en scène. Reprise pour sa dimension exutoire, elle permet en effet aux participants de finir par rire de certaines situations, d’en faire quelque chose de fictif, de partager leurs peine, frustration, colère avec d’autres, et de savoir déconstruire ces sentiments. La dimension d’apprentissage des codes est aussi majeure dans l’application de ce dispositif, car il un dialogue est toujours tenté d’être construit entre les institutions concernées et les participants des ateliers. Yves Faucoup témoigne dans son article qu’il a “vu un jour un agent de la direction du travail monter sur scène pour expliquer une réglementation qui n’était pas comprise et donc fortement contestée.” Toutefois, il explique que si les institutions sont parfois incorporées au processus (par des temps forts tels que des visites de caisses d’allocations familiales, par exemple), il précise que “malheureusement, les institutions susceptibles d’être mises en cause ne se bousculent pas pour assister à ces représentations”. Il explique cela par un refus de prendre du temps libre par les fonctionnaires, ajouté au fait que ce type d’activité engendrait certainement une proximité avec les participants, et risquerait ainsi d’affaiblir leur autorité.
Cela pose la question des rapports entre sans-voix et institutions. On peut ici se demander si par cet exemple de faible coopération institutionnelle vis-à-vis de cette initiative partagée par des personnes sans voix dans le but de mieux comprendre ce langage, le milieu institutionnel ne participerait pas à maintenir cet éloignement, qui est pourtant à l’origine de confusions, de blocages. On peut étendre cela aux instances politiques. En effet, on peut retrouver cette tension dans beaucoup d’autres exemples. Constantin Petcou et Doina Petrescu relèvent dans leur article sur le collectif Aaa, actif à Paris et notamment dans le quartier de la Chapelle, le paradoxe d’un quartier très mélangé au niveau de la population et des commerces, mais dont la représentation dans les projets urbains est quasiment inexistante : en effet, ces projets seraient “conçus comme s’ils s’adressaient à une population absolument homogène”, sans prendre “en compte les repères culturels, les modes de vie, les structures familiales, etc.”. L’activité du collectif Aaa, composé d’architectes, d’urbanistes, d’habitants, d’étudiants, de chercheurs, tente de remettre au centre cette multiculturalité en essayant de la célébrer, de la comprendre, afin de s’ouvrir “surtout aux populations moins visibles et quasiment sans représentation dans les concertations urbaines malgré leur représentativité sociale et économique, aux populations “sans voix” dans les structures de décision en matière d’aménagement local”

Des solutions aux manqués démocratiques, pour que les “sans voix” soient entendus et écoutés.

Ce que l’on peut voir à travers ces deux exemples (ceux du théâtre-forum et du collectif Aaa), c’est que c’est souvent par l’initiative de collectifs, d’associations ou de ce type d’acteurs, que cette problématique est traitée. Bien que nous ayons pu observer la volonté institutionnelle de se saisir de ce sujet (notamment à travers la loi Lamy, mais aussi dans une multitude d’exemples du quotidien, comme l’implication d’assistants sociaux dans des ateliers en tant que bénévoles.. ce qui peut nous aider à nous défaire d’une facile interprétation manichéenne), on peut quand même se demander si ce manque de prise en charge relève d’une incompétence, d’un évitement du problème, ou d’une confiance en le milieu associatif et en celui de l’éducation populaire. En effet, bien que les habitants d’un lieu soient invités à se joindre au processus décisionnel à travers des dispositifs de concertation, tels que le conseil de quartier, les sans voix ne sont jamais atteints ni mobilisés, ce qui aboutit donc sur cette situation de zone de confort pour les institutions, qui sont comme débarrassées de leur devoir démocratique en mettant en oeuvre ces dispositifs, mais qui ne cherchent pas activement à mobiliser les sans voix, qui restent dans l’ombre de l’incompréhension, du malaise, du décalage, ce qui peut être décrypté comme de l’indifférence. Or, on peut voir que lorsque les dispositifs sont pensés de manière plus inclusive, on a une participation des sans voix, avec cette volonté de mieux “s’armer” pour communiquer selon les codes institutionnels, et de participer.
Il est donc  possible de mobiliser les citoyens insensibles aux structures de participations actuelles via d’autres pratiques comme le porte-à-porte, les réunions d’appartements ou en s’appuyant sur les réseaux sociaux du quotidien ( parents d’élèves, club de sports etc) pour interagir et créer un lien avec ces personnes. Il semblerait que 3 points majeurs d’une refonte de la démocratie participative serait nécessaire pour pallier aux inégalités et permettre réellement à chacun de pouvoir s’exprimer si cela lui chante. Dans un premier temps créer de nouvelles opportunités d’accès aux ressources collectives comme, par exemple, favoriser l’accès à des locaux permettant aux habitants de participer et faire ensemble la vie socioéconomique du quartier. Renouveler la démocratie participative c’est, aussi et surtout, permettre et soutenir les individus de restaurer une image de soi plus positive, en leur permettant de percevoir plus concrètement les bénéfices de leurs actions personnelles et collectives. En effet développer un sentiment de compétences personnelles en bénéficiant d’un regard positif de la part de la communauté, permet de développer une conscience critique à l’égard des déterminants sociaux, des conditions de vie et c’est cette conscience critique qui permet d’élaborer un réel changement démocratique. Il est de fait impératif que les élus locaux, les professionnels de la politique, reconnaissent à juste titre le savoir profane des habitants et leur légitimité technique (Bacqué et Mechmache, 2013) à penser, créer et organiser la démocratie.
Pour terminer, il serait certainement essentiel de repenser la manière dont la citoyenneté est enseignée à l’école. Nous devrions faire de la “prévention citoyenne”, permettre aux enfants de cultiver leur propre estime et, à niveau égal, celle des autres. Nous devrions leur permettre d’imaginer, d’essayer, d’innover, de se tromper, et de se relever grâce aux autres. L’école devrait peut être amener les individus à s’élever grâce à une capacité à mobiliser un regard critique et curieux, afin qu’enfant, nous puissions avoir une chance de plus d’être égaux, dans notre droit et devoir collectif à faire vivre la démocratie, une fois devenu adulte citoyen. Ainsi la “prévention citoyenne” permettrait de renforcer les citoyens que nous sommes et de réduire une partie du nombres des “sans voix” qui n’osent exprimer leurs droits et devoirs citoyens.

Une conclusion d’article et une réflexion qui reste ouverte

Les sans voix sont des personnes fragilisées et coupée du rapport que les habitants d’un endroit on la possibilité d’avoir avec les institutions. Malgré une tendance croissante au rapprochement de ces dernières avec les citoyens, on peut constater un maintien de codes fermés qui rend difficile le contact avec des personnes ne maîtrisant pas ces codes de communication. S’entretient alors entre les deux parties une relation bloquée, d’incompréhension mutuelle, d’agacement et de désarroi. Des initiatives se propagent pour créer une meilleure dynamique à ces rapports, à ré-intégrer les sans voix qui ne se sentent plus légitimes à participer à la vie institutionnelle et citoyenne, du fait de cette gêne face à ce contexte difficile. Bien que les institutions soient actives dans cette nouvelle démarche, c’est davantage par le biais d’acteurs associatifs que la situation est soulignée et négociée. La tendance récente et croissante à la démocratie participative et inclusive va de plus en plus dans ce sens. Cependant, au cœur des dispositifs résident toujours les mêmes interrogations : comment réussir à atteindre ces personnes coupées de ces engagements que l’on pourrait qualifier d’intérêt général ? La réponse se situe dans la démarche de faire le premier pas et d’aller à la rencontre de ces personnes sans voix, afin de découvrir leurs cercles, leurs engagements, leurs communautés, leurs cultures.

Eve Daenjen & Fanny Berges-Costa

Bibliographie

Constantin Petcou, Doina Petrescu, « Au rez de chaussée de la ville », Multitudes 2005/1 (n°20), p. 75-87. DOI 10.3917/mult.020.075

Julien Talpin, « Mobiliser les quartiers populaires. Vertus et ambiguïtés du community organizing vu de France », La Vie des idées , 26 novembre 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Mobiliser-les-quartiers-populaires.html

Vallerie, B. & Le Bossé, Y. (2006). Le développement du pouvoir d’agir (empowerment) des personnes et des collectivités : de son expérimentation à son enseignement. Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, vol. 39,(3), 87-100. doi:10.3917/lsdle.393.0087.

Yves Faucoup, « Le théâtre-forum met en scène les sans-voix », Empan 201/4 (n°100), p.126-131 DOI 10.3917/empa.100.0126

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