Repenser la communication en temps de guerre

 

Une expérience en réalité virtuelle suscite de plus en plus l’attention des spectateurs du monde entier. Le projet a été imaginé par le journaliste et photographe Karim Ben Khalifa. Depuis 15 ans, cet autodidacte d’origine tunisienne et belge, a parcouru plusieurs régions du monde couvrant des conflits locaux. Il a été correspondant de guerre pour plusieurs journaux et magazines tels que Le Monde, Stern, Newsweek, The New York Times Magazine et Vanity Fair. Son expérience comme photographe de guerre l’ont amené à voir et à vivre les conflits sociaux existants en Israël, en Palestine, en Inde, au Cachemire, en Afghanistan, au Congo et à Myanmar. Il a aussi rencontré les tribus Lou Nuer et Murle du Sud de Soudan et des gangs Maras au Salvador. Commotionné par ces années de travail, il s’est demandé sur l’impact que les images violentes ont sur le grand public. Il constate que leur diffusion et le traitement que lui donnent les médias classiques tels que la télévision et les journaux, entraînent une saturation (« Image-satured world ») et par conséquent une banalisation de la violence et de la guerre. Son projet nommé « The Enemy » est une expérience virtuelle qui vise à montrer la guerre sous une autre perspective. Ben Khalifa a filmé sur place des hommes et des femmes combattants.

L’expérience consiste à immerger le spectateur, isolé dans une chambre, dans un monde virtuel à travers le casque de réalité virtuelle « oculus rift ». Le spectateur rencontre ainsi deux combattants ennemis, face à face, répondant chacun à des questions telles que : « Qui êtes-vous ? » « Quel est votre ennemi ? » ou encore « Avez-vous déjà tué votre ennemi ? ». Bien que la rencontre soit totalement fictive, l’expérience vise, à enregistrer les réactions psychologiques des spectateurs durant l’immersion, afin de quantifier l’empathie générée.

Ce projet a déjà été exposé en plusieurs musés et salons d’expositions des villes du monde entier dont Paris, dans le cadre du Festival Futur-Sur-Seine en Juin 2015. Les réactions du public sont tout à fait intéressantes dans le sens où ils sont surpris par l’intensité de l’expérience et son degré de réalité. Le projet « The Ennemy » atteint un degré suffisant de proximité avec le public et rompt avec les images belliqueuses et violentes dont on a l’habitude de voir, pour donner voix à des pères de familles, à des hommes et des femmes avec des rêves et des frustrations communes. En effet, Ben Khalifa pense que c’est en laissant s’exprimer les combattants face à face, virtuellement, que cela va engendrer chez le spectateur une « humanité partagée ». L’expérience s’avère inédite en raison des outils numériques de haute technologie qu’il utilise et la finalité sociale qu’elle revendique. L’intérêt de l’expérience est qu’elle permet de faire des rencontres impossibles (un révolutionnaire palestinien et une gendarme israélienne) dans des endroits impensables (une salle de musée au cœur de Paris).

Les villes modernes sont à la fois l’épicentre d’évènements culturels, politiques et économiques et à la fois lieu d’inégalités et de marginalisation. L’invisibilité de certains problèmes et de certains acteurs, remettent en question l’efficacité des politiques publiques et des stratégies politiques mises en œuvre pour briser la marginalisation qu’éprouvent certains habitants des villes, en raison des processus tels que la gentrification et la périurbanisation.

Parler de « déconnexion de la population » peut sembler paradoxale dans nos sociétés modernes. Néanmoins, au sein d’une ville, l’inégalité d’accès aux services peut s’expliquer par des raisons économiques comme par des raisons culturelles. Elle favorise les processus de marginalisation et contribue au rejet des milieux les plus défavorisés. Dans ce sens, on peut se demander quel est le rôle du numérique dans ce combat ? Si la sécurité des villes est un objectif phare qui ne peut pas se passer de l’utilisation du numérique, quel rôle peut ce dernier entreprendre pour encourager l’intégration et la socialisation des habitants au sein d’une ville ? Est-ce ville numérique à la fois la maladie et le remède des problématiques sociales ?

L’intérêt des technologies numériques à rétablir des liens, ou du moins, à sensibiliser le public, s’avère donc indispensable. En effet, le numérique est à nos jours un moyen capable de toucher une pluralité d’acteurs et d’avoir des finalités sociales afin de rendre témoignage ou rendre visible une situation. La violence est, dans notre cas analysé, source de divisions, de peurs et d’amalgames. L’utilisation des ressources numériques a permis, en divers cas et en différentes circonstances, de traiter ces sujets en (re)constituant une communication.

Par exemple, les documentaires et les web-documentaires, ont donné lieu à un nouveau type de création qui associent les films documentaires aux spécificités du web, explique Evelyne Broudoux dans son ouvrage « Les enjeux de l’information et de la communication (2011)». À titre d’exemple, le web documentaire de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère nommé « Alma, une enfant de la violence » présente la confession d’une jeune Guatémaltèque qui a passé 5 ans au sein d’un des gangs les plus violents du pays.  Le choix du scénario et l’adaptation graphique et numérique du témoignage cru et sincère de la jeune fille, visent à mobiliser divers sentiments chez le spectateur et le confronter à une réalité, que pour certains reste très éloignée.

 

Ce travail n’est pourtant pas une nouveauté. Plusieurs villes qui ont expérimenté des violences internes, cherchent à construire une « mémoire collective » afin d’élucider les événements pour informer le grand public et surtout pour la transmettre aux générations futures dans une volonté de non-répétition. La ville de Medellín, en Colombie, a ainsi mobilisé différentes stratégies de communication numérique (images, narrations audiovisuelles, témoignages audiovisuels) dans la ville (musées, rues, parcs et jardins, expositions, forums, bibliothèques) afin de sensibiliser le public autour des questions de la violence et la drogue à travers le recueil des récits des habitants touchés par la violence des années 80 – 90’s.

Ces expériences, ont démontré dans le cas de la ville de Medellín, que le numérique constitue une formidable opportunité pour rapprocher les habitants d’une ville, historiquement confrontés ou séparés par la guerre. Il n’est certainement pas la solution à tous les problèmes sociaux que peut retrouver un territoire, mais il est devenu un outil d’accompagnement aux politiques de développement et de modernisation et un dispositif de coopération et sensibilisation entre les habitants.

Dans le cas de la jeune Alma comme avec celui de la ville de Medellín, l’emploi d’une communication numérique rend visible des tensions sociales et démystifie les « prouesses » de la guerre et de la violence, si présents dans les gangs et les mafias urbaines.

Les plateformes numériques jouent un rôle social. Du moins c’est ce qu’on peut observer à travers les expériences politiques que traverse actuellement la Colombie après la signature du Traité de Paix avec les FARC. Historiquement, la population colombienne rencontre des clivages socio-économiques qui, jusqu’à nos jours, divisent la société et deviennent un obstacle pour la paix. Il faut le rappeler, la première tentative pour faire passer le Traité de Paix s’est réalisé à travers une consultation populaire en Octobre 2016. Le « plébiscite pour la paix » qui était, aux yeux du monde, un pari gagné après autant d’années de guerre, a été une des plus grandes (et malheureuses) surprises que le pays a vécu depuis des années : 50,2% des votants ont décidé de dire « non » à la paix, contre 49,7%. Cette « défaite » démocratique a posé une série de questionnements sur la société colombienne et l’origine de ses conflits, mais à la fois, a fait repenser les moyens qu’il faut mettre en œuvre pour rétablir ses liens, entre lesquels, le rôle de la communication s’avère fondamental.
L’histoire violente du pays a généré des conflits et des haines profondes entre les habitants. Paradoxalement, si l’on observe les résultats du plébiscite, ce sont les villes qui ont voté majoritairement « non », tandis que les régions rurales, les plus affectées par la guerre, ont voté « oui ». En effet, ces résultats reflètent les disparités territoriales et sociétales entre les villes et les zones rurales.

Des nombreux laboratoires de recherche, des associations et des collectifs, trouvent aujourd’hui divers moyens pour sensibiliser la population, notamment à travers le format numérique. Des plateformes internet ont été mises à disposition du public pour donner accès à des multiples ressources documentaires (entretiens, témoignages des victimes, témoignages d’ex combattants des guérillas) afin de sensibiliser les habitants des villes et leur faire voir un autre visage de la guerre. En effet, pour construire la paix dans un pays, on ne peut pas le faire uniquement à travers les institutions et des représentants, ni uniquement à travers des signatures de traités. Il y a besoin d’interaction, entre les habitants les plus déconnectés des réalités du pays, et les victimes. Il est nécessaire d’échanger les idées, d’apprendre des autres, de voir et de connaître les projets qui se passent dans l’ensemble du territoire afin d’engendrer une co-construction pour une paix durable.

La ville numérique vise à utiliser les technologies de l’information et la communication pour améliorer la vie des habitants et la qualité des services urbains. Il s’avère nécessaire de penser l’utilisation de ces technologies pour rallier et associer les habitants de la ville avec sa périphérie et les autres réalités sociales du pays. La « ville intelligente » a donc l’obligation de rétablir les liens entre ses habitants pour devenir démocratique et équilibrée. Ces multiples exemples qu’on a décrit, démontrent les aspirations de certaines personnes de développer une humanité partagée et consciente des inégalités sociales existantes dans les différentes échelles du territoire.

  • Bibliographie:

Broudoux Évelyne, « Le documentaire élargi au web », Les Enjeux de l’information et de la communication, 2/2011 (n° 12/2), p. 25-42.

Dewever-Plana et Fougère Isabelle, « Alma Hija de la violencia », Web-Documentaire, Septembre 2014

Peña Gallego Luz, « Les bibliothèques de Medellin comme moteru de changement social et urbain de la ville », lien: http://bid.ub.edu/27/pena2.htm, Article.

Ramirez Juan Mauricio, « Plebicito y ruralidad », le plebiscite en Colombie, Octobre 2016. Lien: http://lasillavacia.com/silla-llena/red-rural/historia/plebiscito-y-ruralidad-58217

Ben Khalifa Karim, Teaser du projet « The ennemy » lien: https://www.youtube.com/watch?v=lIyPF7hudX0

Site internet du projet « The Ennemy »: http://theenemyishere.org/fr/

 

 

Article écrit par: Juan Sebastian SANTOYO. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s